Times24.info : La réalisatrice et cinéaste nigérienne, Rahmatou Keïta, auteur d’une riche filmographie saluée à l’international, est actuellement au Festival de Cannes pour la promotion son nouveau film « Zin’naariyâ ! » (Alliance d’or), qui raconte l’histoire d’amour d’un homme et d’une femme au cœur du désert nigérien. Contactée par téléphone, elle revient sur la genèse de son nouveau long métrage de 90 minutes.

Même si le Festival de Cannes est loin d’être de tout repos, d’autant qu’elle doit faire la promotion de son nouveau long métrage, trouver des distributeurs et des vendeurs, Rahmatou Keïta ne semble jamais fatiguée. Au contraire. Elle parait en pleine forme, avec ses conversations souvent entrecoupées d’éclats de rire. Au bout du fil, de sa voix qui chantonne et porte, elle peut parler pendant des heures de sa passion pour le cinéma. Mais ce qui intéresse avant tout cette ancienne journaliste de France 2France InterFrance 5, primée plusieurs fois pour son travail, c’est de raconter des histoires dont personne ne parle, notamment sur le continent africain. ​Au fil du temps, ​elle laisse de côté peu à peu le journalisme. Non pas qu’elle boude ​sa profession, mais tout simplement parce que la passion du cinéma finit par la rattraper. Comme si les pièces du puzzle s’étaient assemblées naturellement ​pour cette auteure de nombreux long​s​ reportages et documentaires. « Je dis toujours que mon métier c’est le journalisme et le cinéma ma passion », aime-t-elle dire. Aujourd’hui, elle n’a pas moins de huit films à son actif : « Djassaree, 1997″, « Femmes d’Afrique », « Le Nerf de la douleur », « Une journée à l’école Gustave-Doré », « Les États généraux de la psychanalyse », « Al’lèèssi… une actrice africaine », et le désormais « Jin’naariyâ ! » qu’elle compte bien défendre de toutes son énergie.

Entretien.

AFRIK.COM : ​Pouvez-vous revenir sur la préparation de votre nouveau long métrage​ Zìn’naariyâ !​ ​ ?

Rahmatou Keita  : Je tiens d’abord à préciser que c’est un film 100% africain. J’ai réuni l’Afrique autour de ce film. C’est donc un film Union Africaine. Il a été entièrement financé par des pays Africains, dont l’Algérie, le Niger, le Congo Brazzaville, le Rwanda, le Maroc​ et​ l’Ouganda. J’ai en tou​t​ mis huit ans à trouver des financements​, ​un mois pour le tournage​, ​le budget éta​nt​ limité​,​ et un an pour ​faire ​le montage et toute la postproduction. Il est important de préciser aussi que quelles que soient les orientations politiques des leaders de ces pays qui ont accepté de financer le film,​ ​ce sont ​avant tout ​des militants pour l’Afrique, qui sont sensibles aux choses qui disparaissent sur le continent.

Comment avez-vous réussi à convaincre tous ces pays de financer votre projet ?

J’ai pu les convaincre en mettant en avant l’importance de l’image. ​J’ai mis l’accent sur le fait ​que la promotion de nos cultures passe aussi par l’image. Je suis fière que tous ces pays se soient impliqués pour que ce film puisse voir le jour. D’ailleurs, la Fédération panafricaine des cinéastes, qui réunit toutes les associations cinéastes africaines et de la diaspora, est en train de créer, avec l’Union Africaine, un fond africain pour le cinéma, afin d’octroyer des financements aux porteurs de projets. Je pense que cela se concrétisera d’ici deux ou trois ans.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’histoire d’amour que raconte votre film ?

C’est une histoire d’amour qui se passe au Sahel, dans le sultanat nigérien du Damagarau, construit vers le 11ème siècle. Le film se déroule dans un très beau décor, avec de très belles architectures, car le Niger est aussi constitué de cités anciennes. Je raconte une histoire d’amour peul​h dans un Etat Haoussa, du point de vue Sonrhay. Ce sont des personnes issues de cultures très pudiques. Je raconte donc cette histoire avec beaucoup de pudeur. C’est une histoire d’amour avec tous ces codes culturels. A travers ce film, je raconte aussi des choses qui sont en train de disparaître​ dans les cultures africaines,​ car l’Occident est un rouleau compresseur ​qui impose son mode de vie au monde entier. En réalité, derrière ce film, il y a le désir de préserver des hommes et des femmes des cultures et des modes de vie. Si tout cela meurt​​, le monde aussi meurt, car ​il ​s’inspire beaucoup des cultures africaines.

Que voulez-vous dire par là ?

L’Occident veut uniformiser le monde, le modeler à sa façon. S​i l’Occident tue ​les cultures d’Afrique, il en mourra ​aussi car il n’aura ​plus rien pour se nourrir. Prenez le langage informatique, il​ faut savoir qu’il​ est inspiré de la façon dont les pygmées calculent​,​ sur une base de deux. Or, aujourd’hui on est en train de massacrer les pygmées qui sont en train de disparaître à cause des déforestations qui détruisent leur mode ​de vie.

Pourquoi participer à préserver ​l​es cultures en Afrique vous tient tant à cœur​ ​ ?

J’estime qu’il y a quelque chose à faire pour toutes ces cultures menacées de disparition. Et moi-même j’y joue ma survie, car ce sont ces cultures qui m’ont nourrie et c’est avec elles que je peux nourrir mes enfants. Mes films constituent mon témoignage au monde. A quoi bon copier les cinémas des autres alors qu’on a tant à raconter sur l’Afrique ? L’avenir du cinéma est en Afrique. L’avenir est en Afrique. Tout le monde va en Afrique et les Africains, eux, fuient l’Afrique. Il y a quelque chose qui cloche. Il faut qu’à travers le cinéma, les Africains montrent ce qu’ils sont. C’est toujours les autres qui montrent qui ils sont, ça n’a pas de sens. Les Africains ont survécu malgré les drames, les invasions et beaucoup de dégâts climatiques. Des peuples ont disparu pour moins que ça. ​Les Africains ont une spiritualité, une force et une énergie qui leur ont permis de surmonter bien des drames. A eux de révéler qui ils sont réellement.