Times24.info : Un an après son entrée en fonction en fanfare, Tidjane Thiam, le patron de Credit Suisse, a vu son action passer sous les 10 francs, les investisseurs doutant toujours plus de sa stratégie.

Il faut remonter à 1989 pour retrouver un niveau de l’action Credit Suisse aussi bas. Dans les turbulences boursières qui ont suivi la décision des Britanniques de quitter l’Union européenne, le titre de la deuxième banque helvétique est passé en dessous des 10 francs cette semaine. Mais les difficultés de l’établissement ne datent pas du Brexit.

Elle semble loin, la joie des investisseurs à l’annonce de la nomination de Tidjane Thiam d’origine Ivoirienne, pour remplacer Brady Dougan à la tête de Credit Suisse – 15% de hausse au cours des trois semaines qui ont suivi – en mars 2015. Depuis l’entrée en fonction il y a un an de l’ancien patron de l’assureur britannique Prudential, l’action a perdu près de 60% de sa valeur. Certes, le secteur dans son ensemble a souffert, et c’était déjà l’argumentaire du responsable de la banque dans une interview dans ces colonnes en février dernier, mais de façon un peu moins violente.

A l’assemblée générale de Credit Suisse en avril dernier, Tidjane Thiam n’a pas éludé la question: «Le développement du prix de l’action de l’entreprise ces derniers mois a été décevant pour les actionnaires, pour tout le monde à Credit Suisse et pour moi, personnellement.» Et c’est d’ailleurs lui que les investisseurs commencent à viser, se montrant toujours plus critiques à l’égard de sa stratégie.

Directeur général «idéal»

Le responsable garde le soutien de son président du conseil d’administration. Tidjane Thiam est le directeur général «idéal», a expliqué Urs Rohner lors de la dernière assemblée générale. Il a introduit les «bonnes mesures et continuera de le faire», a-t-il répété il y a quelques jours à la Handelszeitung, rappelant qu’il fallait deux à trois ans pour mettre en place et juger la stratégie du Franco-Ivoirien. Un soutien qui pourrait lui coûter à lui aussi. Selon le Blick, qui a lancé une salve de critiques à l’égard des responsables de la banque cette semaine, Philipp Hildebrand pourrait le remplacer.

Comme le résume Andreas Brun, analyste à la Banque Cantonale de Zurich, cité par Reuters: «Au début, tout le monde pensait que Tidjane Thiam était capable de marcher sur l’eau. Maintenant, tout le monde pense qu’il a de la peine à nager.» L’an dernier, Bilanz publiait une couverture comparant l’arrivée du Franco-Ivoirien à l’élan d’enthousiasme provoqué par l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis. Cette semaine, le magazine alémanique changeait complètement de ton: «Qui pour sauver Credit Suisse?» s’interrogeait-il.

Critiques dès octobre

Le patron de Credit Suisse avait pourtant fait tout juste pour plaire aux marchés à sa première apparition publique, lors de la présentation des résultats au premier semestre 2015, en juillet dernier: réduction de la taille de la banque d’affaires, hausse des fonds propres, virage net vers l’Asie et la gestion de fortune. C’était le menu qu’attendaient les investisseurs, et ils ont été servis.

Les doutes ont commencé à émerger en octobre, lorsqu’il s’est agi de préciser la stratégie. Les objectifs de rentabilité ont ensuite été jugés trop ambitieux. Pour d’autres sceptiques, les coupes prévues dans la banque d’affaires ont été soit trop importantes, soit trop faibles. Au total, le responsable a prévu d’éliminer 6000 emplois.

L’affaire s’est corsée en mars dernier, lorsque la banque a dû annoncer des dépréciations inattendues d’actifs à hauteur d’un milliard de dollars, entraînant une nouvelle perte. Pire, Credit Suisse reste la troisième banque qui crée le plus de risques pour la stabilité du système mondial, après Deutsche Bank et HSBC, selon le FMI. Ce alors que la banque rappelle qu’elle a désormais une assise financière plus importante que jamais dans son histoire récente. «Nous avons rapidement et massivement réduit le niveau de risque dans la banque d’investissement et pris des mesures pour réduire les coûts. Nous sommes conscients que le prix de l’action est dépendant de la mise en œuvre réussie de notre stratégie à long terme et nous travaillons de manière cohérente pour y parvenir», a expliqué Credit Suisse à Bloomberg.

Doutes autour des capitaux

Les levées de fonds suffiront-elles, alors que la banque a récolté 6 milliards de francs pour sa dernière augmentation de capital et devrait obtenir encore 4 milliards de l’entrée en bourse de la filiale suisse, probablement en début d’année prochaine? Ce n’est pas l’avis de beaucoup de hedge funds, qui vendent l’action à découvert car ils pensent qu’une nouvelle levée de fonds est indispensable et qu’elle fera encore baisser le cours de l’action.

Parmi les plus importants actionnaires de Credit Suisse, l’inquiétude gagne aussi du terrain. La plupart d’entre eux affichent encore leur soutien, mais Tidjane Thiam devrait adoucir le ton, a prévenu David Herro, responsable de l’investissement de Harris Associates, le deuxième plus important actionnaire de Credit Suisse avec 8,5% du capital. «Si le changement doit intervenir, il doit être fait avec une bonne communication et de l’empathie à l’égard des employés», a-t-il expliqué au New York Times. Trop tard, à en croire le quotidien américain, qui racontait il y a quelques semaines la révolte des banquiers d’affaires new-yorkais, pour qui la banque ne montre plus aucun intérêt. A Zurich aussi, le mécontentement augmente, avec la mise à l’écart d’anciens cadres.

La proie d’un concurrent?

La multiplication des problèmes a poussé l’action au plancher. Que Credit Suisse ait pu passer, même momentanément, en dessous des 10 francs, «c’est un choc pour tous les investisseurs. Il s’agissait d’un niveau psychologique, qui a été dépassé tellement facilement», témoigne Laurent Bakhtiari, Market Analyst chez IG (Suisse).

Mais cette chute crée un autre danger. «Après des années de gestion médiocre, voir Credit Suisse être racheté par une autre entreprise ne serait plus surprenant, alors que c’était encore inconcevable il y a quelques mois.» Pour l’expert, «il est difficile de voir comment la société va réussir à garder la tête hors de l’eau désormais.» Il n’est désormais plus le seul à penser que Credit Suisse peut s’inquiéter d’être la proie de l’un de ses rivaux.

Avec (LeTemps)