Times24.info : Les prix de «World» et «Swiss Press Photo» s’exposent à Prangins. Comment figer le présent sans le statufier?

«Qui plaide pour le photojournalisme dans ce monde où tant d’histoires doivent être racontées, où il y a tant de façons de le faire, et où la valeur sociale et culturelle de l’imagerie ne correspond pas toujours à sa valeur économique?» Cette question, Lars Boering, directeur général de World Press Photo, n’est pas le seul à se la poser. Au torrent de violence que connaît le monde répond un déluge d’images où se côtoient le percutant et l’insignifiant.

Pour se frayer un chemin jusqu’au public, une photographie de presse doit évidemment charrier du sens, de l’information, mais elle doit aussi attraper l’œil. Le spectaculaire, qu’il s’exerce dans l’esthétisme ou dans l’horreur, possède indéniablement une valeur marchande. Mais il comporte aussi le risque de «fermer» une vision sur sa propre logique, sa force de composition intrinsèque, en oubliant la réalité qui l’a vu naître et sa nécessité extra-photographique: informer, voire alerter.

Dimension sociologique

Au Château de Prangins, où s’exposent actuellement les œuvres distinguées par World Press Photo et Swiss Press Photo, cette tentation de créer de nouvelles icônes – et de les promouvoir – est perceptible. Une image doit frapper les esprits et les catégories sportives abondent de représentations aux lignes formelles époustouflantes et au contenu ébouriffant. Dans cette perspective, la chute d’un skieur sera toujours plus efficace que son arrivée sur la ligne d’arrivée. Même là, les mentalités changent et certains reportages s’extraient avec bonheur du sport-spectacle pour atteindre une dimension plus sociologique avec les travaux de Vladimir Pesnya (1er Prix avec son travail sur un club de hockey amateur de Russie) ou de Christian Bobst, seul Suisse primé (2e Prix, avec sa plongée dans l’univers de la lutte sénégalaise).

Mais ce besoin de fendre la foule des images avec une photographie «sensationnelle» se fait sentir au plus haut niveau des prix World Press, même si la fondation vient de créer une nouvelle et précieuse catégorie récompensant les «projets à long terme», qui permet de pénétrer dans des réalités complexes et intimes, comme la série de Mary F. Calvert sur les femmes agressées sexuellement dans l’armée américaine ou celle de Nancy Borowick relatant les derniers jours de ses parents cancéreux.

Les photographes ont en effet de moins en moins l’opportunité de travailler dans la durée, incités qu’ils sont à vendre la fiction d’un présent perpétuel. La commissaire de l’exposition World Press, Sanne Schim van der Loeff, cite les propos du gagnant. «Warren Richardson parle d’«agences McDonald», où le premier arrivé est le premier servi et où l’information n’a de valeur que dans le présent immédiat.» Son image de réfugiés syriens passant un bébé au travers des barbelés de la frontière serbo-hongroise est pourtant à deux doigts de virer dans un registre connoté, emblématique, aux valeurs compassionnelles obligées… Son urgence, son flou autant artistique que dégainé, lui évite in extremis de se figer dans un archétype. Le jury admet d’ailleurs n’avoir pas été séduit d’office, mais conquis par son actualité sauvage.

C’est l’histoire d’un succès inattendu. Dans sa série «Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands», le jeune photographe Niels Ackermann montre comment la vie s’acharne dans la zone de la catastrophe nucléaire de 1986. Son travail sur le terrain, étalé sur trois ans, aurait pu ne jamais sortir de la confidentialité. De magazine en accrochage, il a fini par s’imposer comme le travail photographique suisse le plus diffusé de 2015, empochant au passage le Prix Focale de la Ville de Nyon, l’an dernier. Sensible et persévérant, le photographe basé en Ukraine méritait évidemment la reconnaissance, mais était-ce à Swiss Press Photo de la renforcer encore? Soit il s’agit de dire qu’il n’avait aucun concurrent sérieux, soit c’est une manière de surfer dans le sillage de sa célébrité. Un prix un peu «surexposé»…

(24 heures)