Comment achever un quinquennat abandonné? Comment, surtout, en est-on arrivé là? Depuis le renoncement de François Hollande à se porter de nouveau candidat, le palais présidentiel français est devenu un cimetière politique. Enquête

Ils se repassent en boucle cette journée qui a tout changé. Jeudi 1er décembre, 11 heures. François Hollande s’avance, souriant, vers les médaillés des Jeux olympiques de Rio. Le président s’apprête, comme il se doit, à décerner la Légion d’honneur à la cinquantaine de champions. Mais son humeur n’est pas blagueuse.

 

Depuis l’aube, le chef de l’Etat bute sur les mots qui, le soir, constitueront l’ultime marque de son quinquennat. Sa décision de renoncer à un second mandat est prise depuis le début de la semaine. La détermination du premier ministre Manuel Valls, et surtout la certitude qu’il devra passer par la primaire minée de la gauche s’il veut se porter candidat, ont eu raison de ses hypothèses tactiques.

Renoncement historique

La première version de son discours a été achevée vers 10 heures. Son regret de ne pas avoir obtenu plus tôt «l’inversion de la courbe du chômage» y figure déjà. Tout comme son appel à l’unité des «progressistes». Il la retravaillera ensuite, dans l’après-midi, avant de procéder à une seconde remise de décorations, pour récompenser d’anciens grands patrons et une poignée d’élus. Son secrétariat particulier confirme en fin d’après midi à ses quatre enfants – Thomas, Clémence, Julien et Flora – le dîner familial qui suivra, vers 21 heures, dans les appartements privés de l’Elysée. L’heure fatidique s’approche. Un communiqué de presse a annoncé son allocution en direct pour 20 heures. La suite est connue. Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, un président en exercice renonce, à l’issue de son premier mandat, à affronter de nouveau le suffrage universel.

Incertitude concernant les cinq prochains mois

L’Elysée toujours. Vendredi matin. Le drapeau tricolore flotte sur le porche, dont les abords restent interdits aux piétons depuis les attentats du 13 novembre 2015. Au Café Le Saint-Laurent, voisin du palais et du Ministère de l’intérieur, un conseiller de François Hollande s’interroge devant nous. «On a encore cinq mois de présidence à faire et on ne sait pas à quoi cela ressemblera. Que va-t-il advenir si les candidats à la primaire de la gauche tirent tous sur lui à boulets rouges? Et pire: comment va-t-on fonctionner s’il décide, malgré tout, de peser en coulisses sur le scrutin, en favorisant tel ou tel?» L’ombre d’Emmanuel Macron passe. L’ancien ministre de l’Economie fut le numéro deux du staff présidentiel jusqu’en avril 2014. Ses relais au palais continuent depuis de s’activer…

«Le mandat est terminé sur le plan domestique»

Ambiance mortifère. Le personnel élyséen a été informé, par une note envoyée par e-mail vendredi matin, que le quinquennat «n’est pas terminé». Sauf que la démission du premier ministre Manuel Valls est attendue ce lundi soir, lors d’un discours à 18h30 à Evry, la ville dont il fut le député-maire. Sauf que Hollande est un drogué de la politique tactique. Avec ce que cela suppose d’incertitudes, même si les noms évoqués pour Matignon rassurent. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve. Celui de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Ou celui de l’Economie, Michel Sapin, cet ami de quarante ans que son ancien condisciple de l’ENA, promotion Voltaire, aimerait enfin récompenser. «On a plus de textes législatifs majeurs. Le mandat est terminé sur le plan domestique. Le président va maintenant se consacrer à l’Europe et à la lutte internationale contre Daech [Etat islamique]», pronostique un diplomate qui fut, en 2012, dans son équipe victorieuse de campagne.

L’heure est au deuil. Car la plupart, dans cette tour d’ivoire quasi monarchique qu’est l’Elysée, croyaient encore à cette candidature. Les uns, plus politiques, rêvaient du «trou de souris» dans lequel François Hollande aurait pu s’engouffrer, seul à défendre le modèle social contre «l’ultralibéral souverainiste» François Fillon. Les autres préféraient évoquer son caractère, sa capacité légendaire à résister aux pires assauts, à essuyer les pires ouragans, son goût pour le combat électoral.

Assez «blindé»

Pas étonnant. Ce président-là – que plus de 80% des Français ne voulaient pas voir se représenter selon les sondages – avait tout de même sacrément résisté au fil du quinquennat. Capable de survivre, en avril 2013, aux aveux accablants du ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, fraudeur fiscal dont le verdict est attendu ce 8 décembre. Suffisamment solide pour résister à la publication, en janvier 2014, de sa liaison avec l’actrice Julie Gayet. Assez «blindé» pour supporter, en septembre 2014, le livre réquisitoire de son ex-compagne Valérie Trierweiler. Insubmersible, ce chef de l’Etat a par ailleurs été ébranlé, en janvier et novembre 2015, puis le 14 juillet 2016, par les pires attaques terroristes perpétrées en France? «Vous ne me croirez pas, mais on a cru qu’il pouvait y arriver, confesse, presque penaud, le conseiller présidentiel. C’est un chef attachant qui respecte ses collaborateurs. Je suis persuadé que son bilan sera relu autrement, après son départ, à la mi-mai 2017.»

«Qu’a fait Hollande au fond? Il a tenté de nous séduire»

Gérard Davet et Fabrice Lhomme reviennent d’un énième passage dans les médias pour parler de leur livre qui a «tué» Hollande: «Un président ne devrait pas dire ça» (Stock). Ils seront à Genève ce mardi, invités de la librairie Payot Cornavin à 17h30. «On sentait, au fil de nos conversations, qu’il avait toujours plus envie de se lâcher, de se justifier, de se libérer de ces contraintes du pouvoir qu’il a d’ailleurs évoquées dans son discours de renoncement», nous expliquent-ils. Sacré livre qui aurait pu, dans un autre contexte, si son impopularité record n’avait pas été aussi abyssale, servir peut-être de tremplin pour une nouvelle candidature: «Qu’a fait Hollande au fond? Il a tenté de nous séduire, de nous convaincre que ses décisions étaient bonnes. Il cherchait à se mettre en majesté. A apparaître comme un président expérimenté, capable de poursuivre sa mission.»

«Dans un précipice dont on ne remonte pas»

Beaucoup y voient la preuve d’une faille psychologique chez l’homme le plus puissant de l’Hexagone, qui avait terrassé Nicolas Sarkozy par 51,6% des voix, en surjouant le «président normal» avec une cynique habileté. Erreur selon Davet-Lhomme: «Ce qui a vraiment foiré, c’est sa stratégie, poursuivent-ils. Lors de nos entretiens, Hollande cherche à surprendre, en évoquant par exemple devant nous les opérations d’élimination physique menées par les services secrets, ce que personne n’ignore. Or il ne voit plus qu’il s’enfonce. Sa réputation de faiblesse, son manque d’autorité sont déjà trop grands pour manier de telles informations devant la presse. Il est dans un précipice dont on ne remonte pas. Or il ne le perçoit pas.»

Crédible, cette analyse des reporters du «Monde»? Une procédure de destitution pour divulgation de secret défense a tout de même été engagée par l’opposition de droite. «Oui, complète notre source. En fait, depuis la nuit tragique des attentats du 13 novembre 2015, François Hollande est devenu dans l’esprit des Français un président virtuel.» L’état d’urgence étant aujourd’hui toujours en vigueur, plus personne ne voit en lui l’incarnation de l’autorité régalienne. «On voit la police… qui manifeste son mécontentement dans les rues. On voit le procureur Molins, chef de la traque antiterroriste…»

Touché, coulé

Plus grave encore: le président a reculé sur la déchéance de nationalité pour les auteurs ou complices d’actes terroristes (la seule «erreur» confessée lors de son renoncement). François Hollande a beau avoir officiellement renoncé, jeudi, pour ne pas faire exploser la gauche, son image à l’écran en disait plus. Fébrile. Parfois gauche dans son expression. Touché. Coulé. «Il est devenu de plus en plus président au fil de son mandat sans jamais parvenir à le montrer. C’est un drame politique plus que personnel», argumentait devant nous l’éditorialiste du «Monde» Françoise Fressoz, lors de la sortie de son livre «Le Stage est fini» (Albin Michel).

Retour à l’Elysée. Ce lundi, le déjeuner hebdomadaire rituel avec Manuel Valls est toujours agendé. Cimetière politique au) menu. Car les colères ne sont pas éteintes. Bernard Poignant, l’un des conseillers les plus proches de François Hollande, fulmine d’avoir découvert son renoncement à l’écran, en direct. Un autre, qui l’accompagnera au Conseil européen de Bruxelles les 15 et 16 décembre, redoute déjà les questions de ses collègues étrangers. Au moins trois demandes de départ du staff Elysée ont été enregistrées depuis jeudi.

La suite sut (Le temps)