Times24.info : Chaque société, chaque peuple établit, pour sa pérennisation et pour sa conservation, un rapport étroit avec son passé, avec son cortège de représentations, pour garantir un ordre social menacé dans le fondement même de ses prérogatives par l’entropie. Cette utilisation du passé comme moyen de défense et de légitimation diffère d’une société à une autre selon que celle-ci possède une capacité à s’interroger sur ses valeurs, ses pratiques, ses normes d’une manière critique afin de refonder, si nécessaire, des liens sociaux de type nouveau.

En Afrique, plus particulièrement au Sénégal, cette historicité, comme distance de la société par rapport à elle-même et sa capacité de se produire en produisant ses orientations pour parler comme Touraine, est rarement de mise et les tensions qui minent la société d’une manière dramatique n’est que la résultante d’une réification du passé, qui régulerait, comme une main invisible, toutes les luttes internes issues de l’affrontement « du nouveau et de l’ancien ».

Cette problématique, d’une importance capitale, peut se poser sous forme de questions qui élucideraient davantage les enjeux et implications du questionnement sur l’ordre social dans le cas précis du Sénégal.

Comment d’abord émerge l’ordre social ? Comment se maintient-il ?

Comment le réinterroger dans le cadre des changements inéluctables dans toute société ?

Le Sénégal avait réussi à bâtir avec tact, des subterfuges et stratégies de communication sociale assez efficace en jouant sur les registres du symbolique de la parenté qui faisait que, malgré une foison d’ethnies, il existait une cohésion assez solide pour entretenir le lien social et garantir l’ordre. Avec le temps l’oubli semble s’installer et ce qui était un construit social par un processus complexe d’échanges, de dialogue, et de compréhension mutuelle, apparaît maintenant comme quelque chose de donner d’emblée, de naturel, qui va de soi. Cette vision simpliste et simplifiée conduit à négliger certaines transformations et mutations qui, non prises en compte, peuvent constituer des facteurs d’anomie.
Pour approfondir l’analyse et la mener dans la perspective où nous avons choisi nous allons débuter par cette question de Berger et Luckmann, de quelle manière l’ordre social s’érige ?

Pour eux l’ordre social est un produit de l’homme ou, plus précisément, une production continue de l’homme. « L’ordre social n’est pas biologiquement donné ou/et ne découle d’aucune donnée biologique dans ses manifestations empiriques. L’ordre social ne fait pas partie de la nature des choses et ne peut être dérivé des lois de la nature ». Qui plus est « l’ordre social existe seulement en tant que produit de l’activité humaine. On ne peut lui accorder aucun statut ontologique sous peine d’obscurcir désespérément ses manifestations empiriques. À la fois dans sa genèse (l’ordre social est le résultat du à une activité humaine passée) et dans son existence à tout moment (l’ordre social n’existe que dans la mesure où l’activité humaine continue à le produire), il est un produit humain. »

A la lumière de ces considérations certains propos qui cherchent à naturaliser des acquis socio culturels restent obsolètes et dénués de sens. Parfois on a trop confiance à l’héritage de nos ancêtres au point de ne pas l’interroger pour se réapproprier ce qui demeure en lui nécessaire et de dépasser ce qui le rend problématique vue la dynamique des choses. L’ordre social ne peut être fondé et maintenu d’une manière pérenne par des considérations aussi simplistes que par exemple « Mak gnou bax gni gnaan nan fi » Se baser sur ces prières des ancêtres qui étaient confrontés aux problèmes de leur époque, et qui ont usé des moyens de leur époque pour les résoudre, c’est démissionner, s’esquiver et faire une délégation irresponsable de problèmes qui sont nôtres, c’est croire en des remèdes inopérants vue la complexité des problèmes à résoudre pour redresser la pente. A moindre mesure, on peut lire, en filigrane la célèbre maxime « mak mat na bayi ci rew » comme une tentative d’imposer le savoir des vieux dans ce monde trop jeune pour contenir leurs enseignements même si on ne peut pas nier leur apport en terme d’expériences de la vie.

C’est dans la nature de la logique institutionnelle de faire oublier sa genèse. Une fois posées les bases de sa nécessité qui pousse à sa pérennisation, elle défie le temps et s’impose non pas comme une logique parmi tant d’autres possibles, mais comme la logique. D’une donnée culturelle appelée à être réactualisée, elle se transforme à un fait naturel, qui appartient à la nature des choses. Au Sénégal ceci s’exacerbe par le jeu de cache- cache qu’aiment entretenir certains politiciens qui croient que taire les tensions sociales par des discours « idiologiques » c’est garantir l’ordre. Au-delà des discours c’est les pratiques du pouvoir même qui posent problème et méritent réflexion. Ce que nous pouvons appeler le consensus du Sénégal et qui se manifestait par une gestion de la chose publique n’ayant jamais dépassé les limites du rationnel et du concevable, s’est effondré et on n’assiste plus que jamais à un émiettement de la classe politique, une radicalisation des lignes de démarcation stratégique qui n’a de fondement que la recherche des honneurs et des intérêts. Les évènements auxquels nous assistons avec la peur du citoyen et la tristesse et l’incompréhension du patriote ne sont que la résultante de la faillite de ce que Max Weber appelle la routinisation du charisme qui se pose avec plus d’acuité dans nos pauvres et faibles démocraties. Dans le domaine de la politique, Weber oppose l’éthique de conviction, qui ne se préoccupe que du principe moral présidant à l’action sans se soucier des conséquences, et l’éthique de responsabilité, selon laquelle seul compte le résultat. À ceux qu’attire la sphère politique, il demandait d’être mus à la fois par l’éthique de conviction et par l’éthique de responsabilité, qui accepte de prendre conscience des risques qu’entraîne logiquement toute décision et s’appuie sur une estimation raisonnée des conséquences prévisibles. Ceci ne peut se faire que par un dirigeant soucieux de « routiniser » le charisme, c’est-à-dire d’apporter sa pierre dans l’édifice démocratique.

A côté de ces politiques, il y a les intellectuels qui s’interdisent une rationalisation de la tradition, « donnée une fois pour toutes, légitimée par les avatars d’un relativisme culturel absolu ». Et l’ordre social, comme aime à le rappeler Balandier, c’est quelque chose d’évanescent, de temporaire, de provisoire d’où la nécessité d’affronter d’une manière résolument critique certaines dynamiques négatives de la société. Pour Balandier « s’il y a bien des spatialisations sociales, des ordres et des structures, ce sont bien des ordres en train de se faire temporellement ou de se défaire. Tout ordre se fait avec le temps, se compose par la durée. Toute relation établie se défend contre son usure parce qu’elle est faite de temps. Et tout regard qui néglige cette nature essentielle risque bien de participer à l’illusion permanente d’échapper au temps » Au Sénégal il s’agit pas d’une négligence, mais d’un oubli de l’histoire, parfois reconnu, souvent méconnu, mais de toute façon entretenu par ceux qui ne veulent pas que les choses se sachent. C’est ce qui produit au niveau national un désordre aussi dangereux que le conflit casamançais.

Dans une perspective macrosociologique, la plus importante remise en cause de l’ordre social au Sénégal a été le conflit casamançais. Ce conflit, dans sa genèse comme dans ses manifestations, a montré que l’Etat- nation fédérateur n’était qu’un simulacre qu’aimait entretenir les politiques pour mieux marginaliser, sans soupçons, certains secteurs sociaux. Plus que ça, c’était un signe patent d’un déficit d’interrogation sur ce qui faisait lien au Sénégal et sur la manière dont on pouvait opérer afin d’intégrer, d’une manière participative, toutes les couches de la population. En laissant germer l’idée d’une différenciation entre le nord et le sud et en entretenant avec des actes cette différenciation, on a créé les conditions d’un hiatus social producteur de désordre. Le modèle islamo wolof, substitut du modèle Etat nation qui avait du mal à se confondre à nos réalités locales, a créé une représentation de l’histoire nationale qui exclue plus qu’il n’intègre.

Dans une perspective microsociologique il y a des violences qui se passent tous les jours qu’on pense isolées alors qu’elles intrinsèquement liées. Elles dénotent toutes du délitement des liens sociaux, leur désagrégation qui produit des foyers de désordre. Dans ce registre on peut ranger les émeutes de Kédougou qui avaient dépassé les limites et qui avaient obligé les forces de l’ordre à faire une sévère répression. Il y a aussi les marches incessantes pour contester certaines décisions et certaines politiques qui ne prenaient pas en compte les besoins des populations. Il y a une rupture du lien social vertical avec une ridiculisation du discours politique et un divorce total des populations d’avec ceux qui sont censés les représenter. Il y a une remise en question de la légitimité historique des marabouts à qui on reproche parfois leur mondanité et leur proximité au pouvoir. On note aussi dans certains secteurs une augmentation des crimes qui s’ils ne sont pas inédits, sont quand même inquiétants dans leur enchaînement aberrant. Dans les rues de la capitale on note une mendicité à outrance, presque agressive qui montre une crise du lien horizontal qui faisait que le Sénégal était vanté comme pays de la teranga. Ainsi, aussi bien sur le plan vertical que sur le plan horizontal, le lien social est en crise, laquelle crise est le résultat d’une incapacité de la société à s’autocritiquer.

L’incapacité de notre société à être critique vis-à-vis d’elle découle de l’incapacité qu’elle a à intégrer l’inédit, le hasard, le désordre. L’interrogation du passé dans une perspective critique est un tabou parce qu’il y a une nostalgie pathologique de tout ce est de l’ordre de l’ancien. « On lit le présent à travers le passé et le devenir comme projet a réalisé fait rarement partie de nos schèmes de perception du monde ». Le passé est à tel point présent qu’il « empiète sur le futur et l’absorbe. De la découle une « lecture fondamentaliste de la tradition fétiche par son enracinement dans le passé » Pour intégrer l’aspect critique dans les mentalités des sénégalais, il faut faire, comme le montre Mohammed Abel Al- Jabri dans La critique de la raison arabe, une critique de la raison sénégalaise.

Cette critique doit mener à la volonté de « réinvention des liens sociaux qui est un projet qui engage la raison et l’action sociale. Elle renvoie à la logique de la modernité en tant qu’affrontement de l’ancien et du nouveau, en tant qu’essor de l’esprit critique et de la créativité et en tant qu’élan novateur dont le but est de rénover les mentalités, les normes de raisonnement et d’appréciation. »
Cette critique doit aussi être un questionnement de tous les paliers de la vie sociale pour un renouvellement de l’imaginaire collectif et un dépassement du conservatisme social entretenu par le poids de la tradition. Des propos comme « Yala baxna », « Yala wakhoul Ken dara » sont une philosophie de la passivité qui rend inerte et bloque toute action. C’est pourquoi les mécontentements et les conflits latents s’agrègent jusqu’à produire un désordre non canalisable.

En définitive, comme le montre Akindès la croyance dans la force auto structurante de la tradition finit par entraver l’émergence d’un projet politique d’autodétermination, lequel partirait d’inquiétudes sur les capacités d’invention de nouveaux liens sociaux, autour de la citoyenneté en tant que principe de légitimité politique.

CHEIKH A A (Dakarshow.com)