Times24.info : Il y a 28 ans, Thomas Sankara était assassiné dans des circonstances non encore élucidées. Au-delà du révolutionnaire et du capitaine rebelle qu’a connu le Burkina Faso, le journaliste sénégalais Barka Ba, Directeur de l’information de la Télévision futurs média (Tfm) au Sénégal, a tenté de lever un coin du voile sur le côté jardin de l’homme. Dans un documentaire de 26 minutes, cinq de ses frères, racontent à coups d’anecdotes, Thomas avant Sankara. Entretien…

Pourquoi vous intéressez-vous à Thomas Sankara, 28 ans après son assassinat ?

Comme l’immense majorité des jeunes Africains, j’ai été fortement marqué par l’assassinat du capitaine Thomas Sankara. En octobre 1987, j’étais encore à l’école primaire quand on a appris sa mort. Il était tellement populaire et charismatique que cela a été ressenti, partout sur le continent africain, comme un immense traumatisme. Sankara, c’était l’oncle ou le grand-frère que chaque jeune Africain rêvait d’avoir. Je me souviens particulièrement d’une vieille maman, pourtant analphabète, pleurant à chaudes larmes, qui avait demandé à l’imam du quartier si elle pouvait faire un récital de Coran pour Thomas Sankara ! Devenu collégien et lycéen, je me suis plongé sur les bouquins du journaliste de « Jeune Afrique » Sennen Andriamirado pour essayer de comprendre sa trajectoire exceptionnelle, les raisons qui avaient conduit à son assassinat avec ce fameux processus de « rectification » de la révolution burkinabé conduit par son ami et compagnon d’armes, Blaise Compaoré.

Comment êtes-vous parvenu à faire témoigner cinq membres de sa famille ?

Disons que j’ai eu une chance extraordinaire favorisée par un heureux concours de circonstances. Au départ, quand je me suis rendu au Burkina Faso, c’était simplement pour couvrir, pour le compte de la Tfm, la présidentielle Burkinabée qui a vu Roch Mark Christian Kaboré accéder au pouvoir. Mais, avec mon confrère Mamadou Seck de « L’Observateur », nous avions aussi tenu à nous recueillir sur la tombe de Sankara et sur celle du journaliste assassiné Norbert Zongo. Et de fil en aiguille, j’ai voulu rencontrer les membres de la famille Sankara pour leur exprimer ma compassion et tenter, dans la foulée, de les convaincre de témoigner dans le cadre d’un documentaire. C’est dans ces circonstances que je me suis rendu au quartier Paspanga qui abritait le domicile paternel des Sankara et à ma très grande surprise, la famille m’a tout de suite adopté. Touchée par la démarche, et sans aucune condition, elle a accepté de témoigner et de m’ouvrir les archives familiales.

Quel enseignement avez-vous tiré de cette expérience ?

Le premier enseignement est que même 28 ans après la disparition de Thomas Sankara, sa famille n’a pas encore fait son deuil. La douleur est toujours aussi vive qu’au premier jour, car beaucoup de mystères n’ont pas encore été levés sur les circonstances de son assassinat. Le père et la mère de Thomas Sankara sont tous les deux décédés sans avoir revu Blaise Compaoré. Le père disait qu’il avait pardonné, mais il a attendu en vain que Blaise vienne lui expliquer ce qui s’était passé. Le sentiment d’incompréhension voire de trahison reste donc vif chez les membres de la famille qui ne comprennent pas que Compaoré ait pu revendiquer un putsch tragique qui a conduit à l’élimination de celui qui était considéré comme son ami et frère.

Le deuxième enseignement, c’est que Thomas Sankara n’était pas du tout un révolutionnaire d’opérette. Il croyait réellement en ce qu’il faisait. Ses frères et sœurs n’ont pas pu bénéficier d’aucun privilège durant son règne.

Qu’avez-vous voulu faire ressortir dans ce documentaire ?

La première chose, c’est la visite guidée au domicile familial, lequel à lui seul est un témoignage éloquent du personnage exceptionnel qu’était Thomas Sankara. C’est une maison qui ne déparerait pas les maisons de Médina Gounass à Guédiawaye, tellement elle est modeste.

La deuxième chose, c’était d’aller au-delà du mythe et de restituer à Sankara sa dimension purement humaine, pour comprendre son extraction familiale, son parcours et des anecdotes qui pourraient être des grilles d’explication pour mieux comprendre sa trajectoire.

Quelle analyse faite vous entre le mode de fonctionnement de Sankara avec celui des chefs d’États africains d’aujourd’hui ?

Le fait que sa maman continuait à gérer un petit étal au marché pour survivre, au risque, comme ils disent au Burkina, de « gâter le nom » de son fils, révèle une facette incroyable du personnage. Au vu de l’accaparement et du clientélisme qui règnent actuellement dans certains régimes en Afrique, c’est proprement hallucinant ! Mais l’histoire est en train de réhabiliter pleinement Sankara, car ses idées n’ont jamais été aussi populaires. Pendant la révolution qui chassait Compaoré, les portraits de Sankara étaient partout et les acteurs politiques se réclamaient tous de lui. C’est une victoire posthume sur ses adversaires.

Envisagez-vous une suite à ce film ?

J’aimerais bien le faire, car nous avons beaucoup de choses à apprendre de la révolution burkinabé, qui est un épisode très intéressant de l’histoire récente du continent. À Ouagadougou, j’ai eu la chance de rencontrer et de filmer aussi longuement un compagnon de lutte de Sankara, le commandant Abdou Salam Kaboré qui a été son dernier ministre de la Santé, qui l’a connu depuis le Prytanée militaire et m’a livré un témoignage exceptionnel sur les relations entre Sankara  et Blaise Compaoré. Je me suis aussi entretenu au téléphone avec le capitaine Boukary Kaboré, le fameux « lion de Boulkiemdé », qui était entré en rébellion après l’assassinat de Sankara et qui a accepté, lui aussi, de témoigner. Évidemment, j’aimerais aussi interroger les proches de Compaoré et du général Gilbert Diendéré pour comprendre les véritables raisons qui ont conduit au funeste putsch du 15 octobre 1987.

Chamsidine Sané